Histoire ( Terminale )

"La France en 1968, selon Georges Pompidou"

Eric Le Barbu
Lycée Pierre Poivre, à Saint Joseph ( île de la Réunion)
Nouvelle adresse : eric.le-barbu@wanadoo.fr

Conférence du 12 février 1969 prononcée au Cercle français de Genève.

" Jetons un coup d'œil en arrière et revoyons l’année 1968 et la situation de la France aux derniers jours d’avril. Depuis dix ans, le général de Gaulle est au pouvoir. À l’extérieur, sa politique, si discutée soit-elle dans certains pays, ne cesse de remporter des succès. La volonté de rapprochement entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est a rencontré un écho extraordinaire lors du voyage en Pologne comme elle va le faire bientôt en Roumanie. L’attitude vis-à-vis du tiers monde et la lutte contre la politique des blocs valent à la France un prestige et des amitiés […]. Les positions prises dès longtemps sur la guerre du Viêt-nam trouvent une confirmation éclatante dans l’acceptation, par les parties en présence, de Paris comme siège de la Conférence dont devrait sortir la paix. Sur le plan économique et financier, la France, pour la première fois depuis cent ans, accepte les risques de la libre concurrence : les frontières douanières entre les Six du Marché commun vont s’abaisser le 1° juillet, et si notre industrie présente encore des signes de faiblesse, l’importance de nos réserves en or font du franc une monnaie solide par excellence. Sur le plan politique, enfin, les élections de 1967 ont permis à l’opposition de gauche de renforcer ses positions et le Gouvernement paraît parfois en difficulté dans la mesure où il dépend d’une majorité non totalement homogène […]. Et puis vient mai. Et brusquement tout est mis en cause […]. Aux yeux des observateurs, le Gouvernement n’a plus le contrôle du pays et les administrations elles-mêmes, en grève ou désorganisées, semblent obéir par avance à un nouveau pouvoir. Est-ce une révolution ? Est-ce la fin de la V e République ? […] Je puis affirmer ici, dussé-je surprendre, c’est que jamais, pas un instant, je n’ai douté de l’issue […]. Ma seule préoccupation fut de faire face à l’orage en évitant les drames, c’est-à-dire que le sang coulât. Les institutions de la V e République ont ainsi montré leur solidité dès lors qu’à la tête de l’État, et, oserai-je le dire, du Gouvernement, on n’était pas prêt à capituler.

Le réveil du 30 mai, les élections qui ont suivi ont apporté à ces institutions et à celui qui les incarne l’appui massif de l’opinion. "

Georges POMPIDOU, Entretiens et discours 1968-1974, Éditions Flammarion, 1984.

QUESTIONS

  1. Qui est Georges Pompidou ? Situez ce texte dans l’histoire de la V e République et dans le déroulement de la carrière de son auteur.
  2. Analysez le bilan que fait G. Pompidou de la situation internationale et économique de la France après dix années de V° République.
  3. Quelle est la situation politique intérieure de la France au début de l’année 1968 ? En quoi est-elle délicate pour le gouvernement ?
  4. Le pouvoir politique fut-il ébranlé en mai 1968 ? Par qui, et comment ? Qu’entend G. Pompidou par " réveil du 30 mai " ?
  5. Comment l’auteur présente-t-il son action personnelle lors de cette crise ? Dans quel but ?
    Proposition de corrigé.

QUESTION 1

Au moment où ce discours est prononcé, Georges Pompidou se trouve " en réserve de la République ". Gaulliste de toujours, il vient d’assumer les fonctions de Premier ministre de 1962 à juillet 1968, date à laquelle Maurice Couve de Murville lui a succédé. Il a assumé presque seul les responsabilités de l’exécutif pendant la difficile crise étudiante de mai-juin 1968. Originaire du Cantal et fils d’enseignants (son père était professeur d’espagnol et sa mère institutrice), Georges Pompidou est un normalien, agrégé de Lettres. Il a appartenu au cabinet du général de Gaulle de 1944 à 1946, est devenu maître des requêtes au Conseil d’État (1946- 1954) puis Directeur à la banque Rothschild (1954-1962). Comme Premier ministre, il a encouragé la modernisation économique de la France.

QUESTION 2

Georges Pompidou brosse un tableau favorable de la situation française.

a) La situation internationale : l’analyse de Georges Pompidou reflète bien la réalité.

Le général de Gaulle, depuis son arrivée à la présidence de la République en 1958, a toujours dénoncé la politique des " blocs ", c’est-à-dire le partage du monde opéré à Yalta, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans cet esprit, de Gaulle a mené une politique de rapprochement avec les pays socialistes : reconnaissance diplomatique de la Chine communiste en 1964, voyages triomphaux en URSS (1966) et en Roumanie (1968). Georges Pompidou mentionne au passage les réticences suscitées par une telle politique (" sa politique si discutée soit-elle dans certains pays ") de la part des Anglo-saxons ; ces réticences sont partagées, en France même, par une partie de l’électorat gaulliste et de la droite anti-communiste. À propos de la guerre du Viêt-nam, le général de Gaulle a condamné l’intervention américaine dans son discours de Phnom Penh (1966), qui suscita une vive tension avec Washington.

b) La situation économique et financière de la France est moins favorable que ne le laisse entendre Georges Pompidou. Certes, la position de la France au sein de la Communauté européenne s’est assouplie. En 1965, une grave crise avait surgi à propos de la politique agricole commune, en raison du refus de la France que les décisions soient prises à la majorité qualifiée. Le général de Gaulle, attaché à la règle de l’unanimité, avait pratiqué, pendant plusieurs mois, la politique de la chaise vide à Bruxelles. Il avait refusé catégoriquement " qu’un aréopage technocratique, apatride et irresponsable " n’empiète sur la liberté de décision française. Le compromis de Luxembourg, adopté en janvier 1966, avait mis fin à la bouderie française en reconnaissant le principe de l’unanimité pour l’adoption des grandes décisions communautaires. L’union douanière est réalisée et la France engage la modernisation de son industrie. Georges Pompidou présente un bilan un peu flatteur de la situation financière. Pendant la crise étudiante, des grèves avec occupations d’usines (10 millions de grévistes) ont gagné tout le pays et paralysé la production jusqu’au début du mois de juin. Les sorties de capitaux et la spéculation contre le franc, exigeraient une dévaluation que le général de Gaulle refuse. Elle interviendra le 8 août 1969 (12,5 %). Après la crise étudiante, le contrôle des changes a été rétabli et le crédit resserré pour freiner l’inflation. Le ministre de l’économie et des finances, François Ortoli et son secrétaire d’État, Jacques Chirac, sont confrontés à une situation un peu délicate.

QUESTION 3

Au début de l’année 1968, la situation politique intérieure de la France était, en effet, préoccupante pour le gouvernement.

&127; Le chômage avait doublé depuis 1966 (500 000 personnes sans emploi) sous l’effet conjugué de l’exode rural et de l’arrivée sur le marché du travail des générations nombreuses issues du baby-boom. Un Secrétariat d’État à l’emploi avait été créé en 1967, qui avait mis en place l’ANPE (Agence nationale pour l’emploi).

&127; Le climat social se tendait depuis 1967, les syndicats CGT et CFDT orchestrant un programme de revendications salariales résumé par le slogan " Charlot, des sous ! ". &127; L’échiquier politique devient moins favorable aux gaullistes : – avec la montée du Centre démocrate de Jean Lecanuet qui avait mis le général de Gaulle en ballotage à l’élection présidentielle de 1965 ; – avec la fronde de Valéry Giscard d’Estaing dont le parti (Républicains indépendants) s’éloigne des gaullistes ; – avec l’Union de la gauche réalisée par François Mitterrand en 1966. L’accord de désistement mutuel conclu entre communistes et socialistes assure une progression de la gauche aux élections législatives de 1967.

&127; La pression démographique et la surcharge des effectifs lycéens et universitaires est le déclencheur de la crise étudiante de l’année 1968. Le phénomène dépasse les frontières de la France et les campus américains sont en pleine effervescence dès 1967.

QUESTION 4

La crise de mai/juin 1968 a fortement ébranlé le pouvoir politique en France. Elle se déroule en trois temps :

1. La phase étudiante (du 22 mars au 12 mai 1968).

Une agitation se développe sur le campus de Nanterre-La Folie animé pour désengorger la vieille Sorbonne. Un mouvement du 22 mars, animé par un étudiant en sociologie de 23 ans, Daniel Cohn-Bendit (aujourd’hui homme politique en Allemagne) développe une agitation permanente qui fait tache d’huile dans les autres universités qui se mettent en grève. Le 10 mai, le quartier latin se couvre de barricades. Des affrontements avec la police font 400 blessés.

2. La phase sociale (du 13 au 27 mai 1968) débute par une grève générale organisée par la CGT, la CFDT et la FEN, en solidarité avec les étudiants. Un immense défilé conduit par Mitterrand, Mollet, Mendès-France et Waldeck-Rochet (qui dirige alors le Parti communiste) traverse Paris, aux cris de " Adieu de Gaulle, dix ans ça suffit ! ". Des grèves avec occupations d’usines gagnent toute la France dans les jours suivants. Le général de Gaulle, rentré de Roumanie, annonce un référendum sur la rénovation universitaire, sociale et économique, ce qui déclenche de nouvelles manifestations. Le 27 mai, Georges Pompidou et Jacques Chirac signent les accords de Grenelle qui augmentent le salaire minimum de 35 % et l’ensemble des salaires de 10 %. Ces accords sont rejetés par la base.

3. La phase politique (27 mai au 30 juin 1968).

Le soir du 27 mai, les forces de gauche se rassemblent au stade Charléty ; Mitterrand se déclare prêt à prendre le pouvoir. Le 29 mai, de Gaulle gagne Baden-Baden en hélicoptère, pour s’assurer de la discipline des troupes françaises en Allemagne. Le " réveil du 30 mai " fait allusion à l’intervention de de Gaulle à son retour d’Allemagne. Le 30 mai, en effet, il reprend en main la nation par une allocution radio-diffusée de quatre minutes qui renverse le cours des événements. Il déclare " Je ne me retirerai pas. J’ai un mandat du peuple. Je le remplirai (…) je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale. (…) ". Les élections législatives des 23 et 30 juin donnent une majorité absolue au parti gaulliste, rebaptisé UDR (Union pour la défense de la République).

QUESTION 5

Pompidou montre qu’il a assumé avec sang-froid et réalisme la continuité de l’État pendant les deux mois de crise. La grève générale, y compris des transports et des éboueurs, impose des mesures de sécurité et d’urgence qui sont arrêtées chaque matin en liaison avec Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur. Georges Pompidou donne aussi l’image d’un dirigeant humain (" Ma seule préoccupation fut de faire face en évitant les drames, c’est-à-dire que le sang coulât. "). De fait, en six semaines de chaos, on ne déplora que 4 morts, grâce à l’habileté et à la modération du préfet de Police de Paris, Maurice Grimaud, un ancien lauréat de l’École normale supérieure, de sensibilité socialiste et aux idées larges. Pompidou montre enfin sa confiance dans les institutions de la V° République dont il deviendra président peu après, le 15 juin 1969, par 57,5 % des suffrages exprimés.

Eric Le Barbu
Lycée Pierre Poivre, à Saint Joseph ( île de la Réunion)
Nouvelle adresse : eric.le-barbu@wanadoo.fr