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Conférence du 12 février 1969 prononcée
au Cercle français de Genève.
" Jetons un coup d'œil en arrière et
revoyons l’année 1968 et la situation de la France aux derniers jours d’avril.
Depuis dix ans, le général de Gaulle est au pouvoir. À l’extérieur, sa
politique, si discutée soit-elle dans certains pays, ne cesse de remporter des
succès. La volonté de rapprochement entre l’Europe de l’Ouest et celle de
l’Est a rencontré un écho extraordinaire lors du voyage en Pologne comme
elle va le faire bientôt en Roumanie. L’attitude vis-à-vis du tiers monde et
la lutte contre la politique des blocs valent à la France un prestige et des
amitiés […]. Les positions prises dès longtemps sur la guerre du Viêt-nam
trouvent une confirmation éclatante dans l’acceptation, par les parties en
présence, de Paris comme siège de la Conférence dont devrait sortir la paix.
Sur le plan économique et financier, la France, pour la première fois depuis
cent ans, accepte les risques de la libre concurrence : les frontières
douanières entre les Six du Marché commun vont s’abaisser le 1° juillet, et
si notre industrie présente encore des signes de faiblesse, l’importance de
nos réserves en or font du franc une monnaie solide par excellence. Sur le plan
politique, enfin, les élections de 1967 ont permis à l’opposition de gauche
de renforcer ses positions et le Gouvernement paraît parfois en difficulté
dans la mesure où il dépend d’une majorité non totalement homogène […].
Et puis vient mai. Et brusquement tout est mis en cause […]. Aux yeux des
observateurs, le Gouvernement n’a plus le contrôle du pays et les
administrations elles-mêmes, en grève ou désorganisées, semblent obéir par
avance à un nouveau pouvoir. Est-ce une révolution ? Est-ce la fin de la V e
République ? […] Je puis affirmer ici, dussé-je surprendre, c’est que
jamais, pas un instant, je n’ai douté de l’issue […]. Ma seule
préoccupation fut de faire face à l’orage en évitant les drames, c’est-à-dire
que le sang coulât. Les institutions de la V e République ont ainsi montré
leur solidité dès lors qu’à la tête de l’État, et, oserai-je le dire,
du Gouvernement, on n’était pas prêt à capituler.
Le réveil du 30 mai, les élections qui ont
suivi ont apporté à ces institutions et à celui qui les incarne l’appui
massif de l’opinion. "
Georges POMPIDOU, Entretiens et
discours 1968-1974, Éditions Flammarion, 1984.
QUESTIONS
-
Qui est Georges Pompidou ? Situez ce texte
dans l’histoire de la V e République et dans le déroulement de la carrière
de son auteur.
-
Analysez le bilan que fait G. Pompidou de
la situation internationale et économique de la France après dix années de
V° République.
- Quelle est la situation politique
intérieure de la France au début de l’année 1968 ? En quoi est-elle
délicate pour le gouvernement ?
- Le pouvoir politique fut-il ébranlé en
mai 1968 ? Par qui, et comment ? Quentend G. Pompidou par " réveil
du 30 mai " ?
- Comment l’auteur présente-t-il
son action personnelle lors de cette crise ? Dans quel but ?
Proposition de corrigé.
QUESTION 1
Au moment où ce discours est prononcé,
Georges Pompidou se trouve " en réserve de la République ".
Gaulliste de toujours, il vient d’assumer les fonctions de Premier ministre de
1962 à juillet 1968, date à laquelle Maurice Couve de Murville lui a
succédé. Il a assumé presque seul les responsabilités de l’exécutif
pendant la difficile crise étudiante de mai-juin 1968. Originaire du Cantal et
fils d’enseignants (son père était professeur d’espagnol et sa mère
institutrice), Georges Pompidou est un normalien, agrégé de Lettres. Il a
appartenu au cabinet du général de Gaulle de 1944 à 1946, est devenu maître
des requêtes au Conseil d’État (1946- 1954) puis Directeur à la banque
Rothschild (1954-1962). Comme Premier ministre, il a encouragé la modernisation
économique de la France.
QUESTION 2
Georges Pompidou brosse un tableau favorable de la situation
française.
a) La situation internationale : l’analyse
de Georges Pompidou reflète bien la réalité.
Le général de Gaulle, depuis son
arrivée à la présidence de la République en 1958, a toujours dénoncé la
politique des " blocs ", c’est-à-dire le partage du monde opéré
à Yalta, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans cet esprit, de Gaulle a
mené une politique de rapprochement avec les pays socialistes : reconnaissance
diplomatique de la Chine communiste en 1964, voyages triomphaux en URSS (1966)
et en Roumanie (1968). Georges Pompidou mentionne au passage les réticences
suscitées par une telle politique (" sa politique si discutée soit-elle
dans certains pays ") de la part des Anglo-saxons ; ces réticences sont
partagées, en France même, par une partie de l’électorat gaulliste et de la
droite anti-communiste. À propos de la guerre du Viêt-nam, le général de
Gaulle a condamné l’intervention américaine dans son discours de Phnom Penh
(1966), qui suscita une vive tension avec Washington.
b) La situation économique et financière
de la France est moins favorable que ne le laisse entendre Georges Pompidou.
Certes, la position de la France au sein de la Communauté européenne
sest assouplie. En 1965, une grave crise avait surgi à propos de
la politique agricole commune, en raison du refus de la France que les
décisions soient prises à la majorité qualifiée.
Le général de Gaulle, attaché à la règle
de lunanimité, avait pratiqué, pendant plusieurs mois, la
politique de la chaise vide à Bruxelles. Il avait refusé
catégoriquement " quun aréopage technocratique, apatride
et irresponsable " nempiète sur la liberté de décision
française. Le compromis de Luxembourg, adopté en janvier
1966, avait mis fin à la bouderie française en reconnaissant
le principe de lunanimité pour ladoption des grandes décisions
communautaires. Lunion douanière est réalisée et
la France engage la modernisation de son industrie. Georges Pompidou présente
un bilan un peu flatteur de la situation financière. Pendant la
crise étudiante, des grèves avec occupations dusines (10
millions de grévistes) ont gagné tout le pays et paralysé
la production jusquau début du mois de juin. Les sorties de capitaux
et la spéculation contre le franc, exigeraient une dévaluation
que le général de Gaulle refuse. Elle interviendra le 8 août
1969 (12,5 %). Après la crise étudiante, le contrôle
des changes a été rétabli et le crédit resserré
pour freiner linflation. Le ministre de léconomie et des finances,
François Ortoli et son secrétaire dÉtat, Jacques
Chirac, sont confrontés à une situation un peu délicate.
QUESTION 3
Au début de lannée 1968, la situation politique
intérieure de la France était, en effet, préoccupante
pour le gouvernement.
&127; Le chômage avait doublé depuis 1966 (500
000 personnes sans emploi) sous leffet conjugué de lexode rural
et de larrivée sur le marché du travail des générations
nombreuses issues du baby-boom. Un Secrétariat dÉtat à
lemploi avait été créé en 1967, qui avait
mis en place lANPE (Agence nationale pour lemploi).
&127; Le climat social se tendait depuis 1967, les syndicats
CGT et CFDT orchestrant un programme de revendications salariales résumé
par le slogan " Charlot, des sous ! ". &127; Léchiquier politique devient
moins favorable aux gaullistes : avec la montée du Centre démocrate
de Jean Lecanuet qui avait mis le général de Gaulle en ballotage
à lélection présidentielle de 1965 ; avec la fronde
de Valéry Giscard dEstaing dont le parti (Républicains indépendants)
séloigne des gaullistes ; avec lUnion de la gauche réalisée
par François Mitterrand en 1966. Laccord de désistement
mutuel conclu entre communistes et socialistes assure une progression de
la gauche aux élections législatives de 1967.
&127; La pression démographique et la surcharge des
effectifs lycéens et universitaires est le déclencheur de
la crise étudiante de lannée 1968. Le phénomène
dépasse les frontières de la France et les campus américains
sont en pleine effervescence dès 1967.
QUESTION 4
La crise de mai/juin 1968 a fortement ébranlé
le pouvoir politique en France. Elle se déroule en trois temps :
1. La phase étudiante (du 22 mars au 12
mai 1968).
Une agitation se développe sur le campus de Nanterre-La
Folie animé pour désengorger la vieille Sorbonne. Un mouvement
du 22 mars, animé par un étudiant en sociologie de 23 ans,
Daniel Cohn-Bendit (aujourdhui homme politique en Allemagne) développe
une agitation permanente qui fait tache dhuile dans les autres universités
qui se mettent en grève. Le 10 mai, le quartier latin se couvre
de barricades. Des affrontements avec la police font 400 blessés.
2. La phase sociale (du 13 au 27 mai 1968) débute
par une grève générale organisée par la CGT,
la CFDT et la FEN, en solidarité avec les étudiants. Un immense
défilé conduit par Mitterrand, Mollet, Mendès-France
et Waldeck-Rochet (qui dirige alors le Parti communiste) traverse Paris,
aux cris de " Adieu de Gaulle, dix ans ça suffit ! ". Des grèves
avec occupations dusines gagnent toute la France dans les jours suivants.
Le général de Gaulle, rentré de Roumanie, annonce
un référendum sur la rénovation universitaire, sociale
et économique, ce qui déclenche de nouvelles manifestations.
Le 27 mai, Georges Pompidou et Jacques Chirac signent les accords de Grenelle
qui augmentent le salaire minimum de 35 % et lensemble des salaires de
10 %. Ces accords sont rejetés par la base.
3. La phase politique (27 mai au 30 juin 1968).
Le soir du 27 mai, les forces de gauche se rassemblent
au stade Charléty ; Mitterrand se déclare prêt à
prendre le pouvoir. Le 29 mai, de Gaulle gagne Baden-Baden en hélicoptère,
pour sassurer de la discipline des troupes françaises en Allemagne.
Le " réveil du 30 mai " fait allusion à lintervention de
de Gaulle à son retour dAllemagne. Le 30 mai, en effet, il reprend
en main la nation par une allocution radio-diffusée de quatre minutes
qui renverse le cours des événements. Il déclare "
Je ne me retirerai pas. Jai un mandat du peuple. Je le remplirai (
) je
dissous aujourdhui lAssemblée nationale. (
) ". Les élections
législatives des 23 et 30 juin donnent une majorité absolue
au parti gaulliste, rebaptisé UDR (Union pour la défense
de la République).
QUESTION 5
Pompidou montre quil a assumé avec sang-froid
et réalisme la continuité de lÉtat pendant les deux
mois de crise. La grève générale, y compris des transports
et des éboueurs, impose des mesures de sécurité et
durgence qui sont arrêtées chaque matin en liaison avec Raymond
Marcellin, ministre de lIntérieur. Georges Pompidou donne aussi
limage dun dirigeant humain (" Ma seule préoccupation fut de faire
face en évitant les drames, cest-à-dire que le sang coulât.
"). De fait, en six semaines de chaos, on ne déplora que 4 morts,
grâce à lhabileté et à la modération
du préfet de Police de Paris, Maurice Grimaud, un ancien lauréat
de lÉcole normale supérieure, de sensibilité socialiste
et aux idées larges. Pompidou montre enfin sa confiance dans les
institutions de la V° République dont il deviendra président
peu après, le 15 juin 1969, par 57,5 % des suffrages exprimés.
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