LA MEDITERRANEE AU XIIe SIECLE :
LE CARREFOUR DE TROIS CIVILISATIONS

jean-christophe.delmas@wanadoo.fr

III. Etude de trois grandes zones de contacts

 

Les relations entre les trois grandes civilisations au programme ne se limite pas aux guerres et aux conquêtes. Elles sont faites d’influences réciproques, d’échanges économiques et culturels, mais également de la perception de " l’autre " (la propagande n’est pas absente). Nous proposons ici des pistes pour faciliter l’étude de trois zones privilégiées : la péninsule ibérique, la Sicile normande et les Etats latins d’Orient. Le professeur choisira les thèmes qu’ils souhaite étudier en fonction des documents dont il dispose.

La péninsule ibérique : l’influence de la culture arabe en Occident

L’Espagne musulmane, qui avait déjà abrité les brillants foyers de la civilisation ommeyade, connaît une grande floraison culturelle et scientifique au XIIe siècle. Et c’est par elle, plus que par toute autre zone de contact, que l’Europe établit ses relations les plus fécondes avec la culture musulmane.

Dès le Xe siècle, on étudie les livres musulmans dans les monastères de Catalogne, à l’exemple des moines clunisiens. L’Espagne connaît par la suite un vaste mouvement de traduction de l’arabe au latin, mais également du grec, de l’hébreu et même des ouvrages indiens. Les grands centres de traduction fleurissent dans la péninsule, en particulier à Tolède où, autour de l’évêque, collaborent musulmans, juifs et chrétiens (les juifs, polyglottes, ont joué un grand rôle dans la transmission de la culture musulmane). Ainsi, l’italien Gérard de Crémone (né en 1114) s’installe à Tolède et traduit de l’arabe plus de 70 ouvrages scientifiques.

Les hommes de lettres et les savants arabes s’intéressent au XIIe siècle à tous les aspects du savoir. Le plus connu d’entre eux est sans doute le philosophe andalou Ibn Rochd (1126-1198), que les Occidentaux désignent sous le nom d’Averroès et qui exerce les fonctions de cadi à Séville et à Cordoue. Médecin (on lui doit un traité de médecine intitulé " Généralités " qui connaît un grand rententissement au Moyen Age), commentateur de l’oeuvre d’Aristote, il tente de réconcilier religion et philosophie : " Que la loi religieuse, écrit-il, invite à une étude rationnelle et approfondie de l’univers, c’est ce qui apparaît clairement dans plus d’un verset du Coran. " L’oeuvre d’Averroès influencera beaucoup la culture occidentale, malgré l’hostilité des juristes malikites (ils lui reprochent entre autres choses de remettre en question l’immortalité de l’âme) qui entraînera sa disgrâce.

Les ouvrages arabes traduits en latin au cours de la période s’attachent à tous les aspects de la connaissance et de l’expression artistique : poésie, récits d’histoire, traités juridiques, philosophie, médecine (par exemple, les textes de Maïmonide (1135-1204) traitant de questions aussi diverses que l’asthme, les régimes alimentaires, la dépression nerveuse et les hémorroïdes seront traduits en latin), astronomie, sciences naturelles, géographie, agronomie, art des jardins...

Cependant, si le monde chrétien se montre très intéressé par ce qui se passe au sud, les musulmans, sûrs de leur supériorité matérielle et culturelle, ne s’intéressent guère à l’Europe chrétienne.

La Sicile normande

Avec la péninsule ibérique, la Sicile est le lieu privilégié de symbiose entre les civilisations du bassin méditerranéen. En effet, après avoir chassé les musulmans et les byzantins du sud de l’Italie, les rois normands ont su assimiler les trois cultures, tout en imposant un pouvoir monarchique qui sert de modèle à l’Occident chrétien.

Le pouvoir est représenté par une monarchie héréditaire de droit divin : le roi est sacré par le pape, on lui donne d’ailleurs les titres d’Eusèbès (Sacré) ou de Clipeus Christianorum (Bouclier de la Chrétienté). Son pouvoir est donc proche de celui de l’Empereur byzantin ; les auteurs soulignent la fascination exercée par l’Orient sur les rois siciliens, qui expliquerait en partie la menace constante qu’ils font peser sur l’Empire et leurs efforts visant à faire de Palerme l’égale de Constantinople.

Le roi impose les lois, désigne les évêques et nomme les fonctionnaires. A la cour de Palerme, Normands et Siciliens, Byzantins et musulmans se côtoient. Le latin, le grec et l’arabe sont les trois langues officielles de la chancellerie et nombre de hauts fonctionnaires pratiquent simultanément ou en alternance l’islam et le christianisme. Les rois siciliens ne dédaignent pas, à l’occasion, jouer les mécènes : ainsi, Roger II invite le géographe arabe al-Idrisi, qui réalise à sa demande le premier atlas connu en Occident, le Kitab Rudjar (le " Livre de Roger ").

La monarchie sicilienne s’appuie sur une administration très organisée et nombreuse : conseils, bureaux, grands Officiers, administration provinciale et locale solides. On y trouve des influences byzantines (par exemple, les stratèges dans les subdivisions provinciales), musulmanes (les cadis), normandes (les vicomtes).

Tous les voyageurs semblent avoir été frappés par la splendeur de la capitale du royaume de Sicle, Palerme : Ibn Jobaïr, à la fin du XIIe siècle, décrit longuement ses places, ses jardins, ses bâtiments en pierre de taille. Il évoque les avenues spacieuses le long desquelles il sent l’influence musulmane jusque dans la parure des femmes (vêtements, bijoux, teintures, parfums), les édifices " dignes de Cordoue ", les hippodromes. Il compte l’église de l’Antiochier comme " l’un des plus merveilleux ouvrages du monde ". Cette église, comme toutes celles de la capitale, mêle les styles roman, byzantin et arabe.

Palerme est une ville riche. La situation géographique de l’île, à la croisée des routes commerciales, en fait une point de passage des marchandises venues de l’Orient. Les gênois et les vénitiens ne s’y sont pas trompés et y ont installé des comptoirs. Et les échanges commerciaux sont facilités, tout au long du siècle, par la communauté culturelle : Palerme devient un creuset international des sciences et des arts qui assimile, à l’exemple de la cour du roi, les cultures occidentale, arabe et grecque.

Les Etats latins d’Orient

On partira d’une carte des Etats latins d’Orient sur laquelle on indiquera les quatre principaux Etats : le comté d’Edesse, la principauté d’Antioche, le royaume de Jérusalem et le comté de tripoli.

Il semblerait que l’existence de ces Etats nés de la Croisade ait plus contribué à éloigner les trois civilisations qu’à créer des contacts féconds. Ces Etats sont avant toute chose des places fortes (on peut montrer un plan du Krak des Chevaliers aux élèves), dont la survie est incertaine. Les occidentaux (on les appelle " les Francs "), relativement peu nombreux (une centaine de milliers de personnes en tout, mais certains auteurs font allusion à quelques milliers de moines-soldats et autant de " piétons "), y sont principalement représentés par les moines-soldats des ordres militaires (les Templiers et les Hospitaliers) et par les italiens : les villes italiennes, qui ont participé aux transports de troupes des croisades, en ont obtenu des concessions dans les ports du Levant, leur permettant de pénétrer dans le commerce oriental.

Cependant, certains thèmes peuvent fournir matière à étude :

- La transposition en Orient du modèle de la monarchie féodale, dans ces territoires : le roi, monarque héréditaire, s’appuyant sur une Curia regis aux fonctions législatives et juridiques, de grands officiers et une noblesse locale. Comme en Sicile, on constate des influences arabes et grecques, en particulier dans l’administration locale (le sekreton dans le domaine financier, le cadi dans celui de la justice).

- La société : sur un espace réduit, de nombreuses cultures doivent cohabiter. Juifs, musulmans, Palestiniens, Syriens, Grecs, Chrétiens appartenant aux différentes sectes et Chrétiens d’Occident vivent dans une relative harmonie durant quelques décennies. L’effort d’adaptation des Occidentaux s’explique d’ailleurs bien plus par leur faiblesse numérique que par une réelle volonté d’échange : les croisés sont demeurés imperméables aux autres cultures, et l’on a pu résumer l’apport des croisades à la découverte de l’abricot. Il est vrai que les lois de chacun furent respectées (chaque communauté a ses lois et ses propres juges), que la pratique religieuse fut tolérante (grâce à la pratique du simultaneum : les mêmes édifices abritent alternativement et parfois en même temps les différents cultes). De même, on relève l’existence de quelques lieux de convivialité (les bains, par exemple) et la célébration de rares mariages mixtes.

Au total, l’existence des Etats latins d’Orient entraîna une méfiance des différentes civilisations et durcit les antagonismes. Le transfert des connaissances ne se fit pas ici, mais en Espagne ou en Sicile.  

Voir la suite :  IV. Les marchands vénitiens et le commerce méditerranéen au XIIe siècle

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