LA MEDITERRANEE AU XIIe SIECLE :
LE CARREFOUR DE TROIS CIVILISATIONS

II. Les grands traits des civilisations méditerranéennes

jean-christophe.delmas@wanadoo.fr

1. La civilisation occidentale

Après les bouleversements entraînés par les invasions du IXe siècle, les pouvoirs se sont stabilisés en Occident, principalement sur le modèle de la monarchie féodale.

L’Occident méditerranéen se caractérise par un morcellement politique, malgré une restauration de l’autorité des princes et par la création de républiques urbaines.

La France, malgré les progrès du pouvoir royal, est encore un agrégat de petites seigneuries (duché d’Aquitaine, comté de Toulouse-Provence, Normandie, Bourgogne).

L’Italie, théoriquement sous l’autorité de l’empereur germanique, voit se développer les cités autonomes (Naple, république de Venise, Pise, commune de Gênes, Florence, Milan) et le pourvoir du pape qui contrôle une grande région autour de Rome. La péninsule achève de se dégager de l’autorité impériale : au Nord, les évêques tiennent le pouvoir dans les cités, s’appuyant sur l’aristocratie féodale. Lorsque l’empereur Frédéric Barberousse tente de réaffirmer ses droits impériaux, les villes du Nord, réunies dans la ligue lombarde, se révoltent et contraignent l’empereur à composer avec leur autorité (Paix de Constance en 1183). Au Sud, le royaume normand a acquis son indépendance et s’affirme comme le modèle de la monarchie féodale.

Dans la péninsule ibérique, les royaumes demeurent séparés : Portugal (c’est un royaume à partir de 1140), Navarre, Castille, Léon, Aragon. Cependant, chaque royaume connaît des progrès de centralisation, dans les limites de ses frontières, selon les progrès de la Reconquista. La Guerre Sainte permet ainsi aux rois castillans de coiffer la féodalité sous leur autorité. Cependant, des institutions représentatives viennent limiter le pourvoir des souverains, comme les Cortes en Castille, qui représentent les villes à partir de 1187.

Depuis le XIe siècle, l’Occident connaît un développement économique rapide qui s’accompagne d’une reprise démographique importante.

La production agricole augmente, après plusieurs siècles de crises. L’ensemble de la façade méditerranéenne est concernée par les déboisements, les terrassements, les travaux de drainage (par exemple en Camargue et aux bouches du Pô) et d’assèchement des marais. Ici et là, les zones irriguées permettent la polyculture. Partout, les hommes conquièrent les vallées et les pentes, aménagent les versants abrupts et ravinés pour les mettre en culture. L’olivier et la vigne se développent rapidement (la vigne couvre jusqu’au tiers du sol en Catalogne, entre 10 et 20% en Provence et au Languedoc). Le nombre de petites terres paysannes (les " alleux ") progresse, signe de la création de lopins nouveaux.

Les progrès techniques sont encore limités, mais réels : les moulins se multiplient, ainsi que les forges (les moines cisterciens répendent leur utilisation, comme ils participent d’ailleurs aux défrichements, en Provence ou en Camargue), l’artisanat se développe dans les villes. Cependant, le Nord de l’Europe conserve la primeure de certaines techniques : la charrue à versoir n’est introduite que tardivement dans le Midi.

Famines et épidémies se font plus rares pour un temps. Les hommes, mieux nourris, deviennent plus nombreux : on estime que la population de l’Europe s’accroît de 46 millions d’habitants vers le milieu du Xie siècle, à 61 millions en 1200. Cependant, cette croissance des hommes concerne surtout les régions du Nord.

Le commerce interrégional se développe, les marchés prennent de l’importance, la monnaie retrouve son rôle. Les centres urbains bénéficient de cet essor, en particulier les grandes villes italiennes, dont les marchands contrôlent les relations commerciales avec l’Orient et dominent la façade méditerranéenne.

La société occidentale, régie par le système de la féodalité, est dominée par les seigneurs, détenant le pouvoir militaire, seuls capables d’assurer la sécurité à l’aide de leurs vassaux, qui forment la classe de la chevalerie, classe guerrière, qui développe une mentalité et des valeurs particulières (fidélité, sens de l’honneur, courage...). Cette classe dominante se distingue également par son pouvoir économique, qui repose sur la terre, la possession de fiefs. La seigneurie est le cadre de vie de la masse rurale (la terre continue d’occuper la quasi totalité de la population), majoritairement composée de serfs, même si la paysannerie libre résiste bien dans le Sud de l’Europe où la féodalisation est plus tardive et moins complète. Avec le développement des villes, de nouvelles classe sociales se développent, artisans et surtout marchands.

Cette société, l’Eglise en revendique à présent le contrôle. Après des siècles de décadence, elle achève sa réforme entamée sous le pontificat de Grégoire VII (1072-1085). C’est tout d’abord une réforme morale et disciplinaire qui se traduit par une purification des moeurs du clergé (lutte contre la simonie et le nicolaisme). Le pape s’efforce également de restaurer son pouvoir face à l’empereur en imposant l’élection canonique des évêques et des abbés ou en instituant ses légats permanents. L’Eglise tente de limiter les ardeurs guerrières des chevaliers, en imposant des trèves (la " Paix de Dieu ") ou en les canalisant vers un but chrétien grâce à la croisade. Enfin, le développement des ordres religieux, Cluny et Citeaux, renforce la mainmise de l’Eglise sur la Chrétienté occidentale. Ils permettent en outre à Rome de combattre la vague hérétique du XIIe siècle, en particulier le catharisme, qui conteste la doctrine et critique les biens temporels comme le pouvoir politique, revendique un retour à la pureté primitive sur le modèle du Christ, et tente alors de s’ériger en véritable contre-Eglise.

  2. La civilisation islamique

Le monde musulman est une aire vaste, à laquelle la langue et la religion assurent une cohésion. La religion guide tous les actes de la vie, bien qu’il n’existe ni clergé officiel, ni célébration religieuse. Le musulman doit observer dans sa vie quotidienne les obligations fondamentales que constituent les " cinq pilliers de l’islam " : la profession de foi, ou chahada, qui constitue l’acte d’adhésion à l’islam, et qui consiste en une formule récitée : " Il n’y a de Dieu qu’Allah, et Muhammad est son prophète " ; la prière (çalat), dite à cinq moments de la journée, individuellement ou collectivement ; le jeûne (çawn), comme dans les religions juive et chrétienne, mais fixé par le prophète lors du mois de ramadân ; le pélerinage (hajj) aux lieux saints de La Mecque ; l’aumône (zakât). Certains auteurs considèrent le jihâd comme le sixième pillier de l’islam : il s’agit à l’origine d’un " effort " personnel de chaque croyant, effort d’ascèse, travail sur soi-même. Mais le terme est également employé pour définir la lutte armée des musulmans pour la défense de l’Islam.

Au XIIe siècle, l’Islam est religieusement et politiquement divisé : l’empire constitué sous l’autorité des khalifes a éclaté. A l’Ouest, les khalifes almoravides et almohades tentent d’unifier le Maghreb et l’Espagne. En Egypte, les Fatimides se prétendant les seuls héritiers légitimes du prophète par leur filiation directe à partir de Fatima et d’Ali, gendre du prophète, ont tenté vers le milieu du siècle précédent d’éliminer le khalife abbasside de Bagdad. Ce dernier fut sauvé de justesse par l’intervention des Seljoukides et confèra au sultan seljoukide une partie de son pouvoir. Et la chute des Fatimides rétablit l’unité sunnite du Proche-Orient, qui sert alors de base au Jihâd de Saladin contre les Chrétiens, mais également contre les sectes chrétiennes ou musulmanes ou de la région (telle la fameuse secte des haschîschiya, littéralement " fumeurs de haschisch ", que les Francs ont transformé en " Assassins "). Les sultans Seljoukides ne laissent au khalife de Bagdad que son rôle de chef religieux de la communauté musulmane.

Le monde musulman est un monde de villes, souvent bâties lors de la conquête de l’empire et qui se sont développées avec le grand commerce. Ports, entrepôts, relais des caravaniers, elles sont tournées vers la mer et leur épanouissement culturel et commercial fait pendant aux régions désertiques sillionnées par les tribus nomades. Elles abritent le marché et la mosquée, le palais et les écoles. La société musulmane est plurielle : hommes de cours et de palais, militaires, scribes, lettrés, savants et principaux fonctionnaire ; milieu des grands propriétaires terriens et des marchands, rues des petits commerçants, boutiquiers et artisans ; bas peuple des petits métiers (gardiens de hammams, masseurs, acrobates, musiciens et conteurs...), des mendiants et des voleurs. A ces distinctions sociales, il faut ajouter celles entre musulmans et non musulmans, entre musulmans arabes et non-arabes... 

3. Byzance

Le basileus : conception et moyens du pouvoir à Constantinople

Comme à Rome, c’est l’armée qui fait l’empereur (le basileus) en l’élevant sur le pavois. Puis le Sénat et le peuple ratifient cette " élection ".

L’empereur est le " lieutenant de Dieu sur terre  ". Son pouvoir est donc de nature théologique. L’étape décisive de son investiture se déroule à Sainte-Sophie, où le patriarche couronne le nouveau souverain. L’empereur occupe alors dans la cité terrestre la place de Dieu dans la cité céleste. Mais l’Eglise byzantine ne joue aucun rôle dans sa désignation.

La vie de la Cour : l’empereur s’efforce de jouer le rôle du Christ en accueillant douze convives à sa table, lors des grandes fêtes, dans le Chrysotriclinos, la salle à manger d’or du palais. A certaines occasions, il lave les pieds des pauvres soigneusement choisis.

" La réception des hôtes " étrangers " illustre cette conception d’un pouvoir impérial chrétien qui se veut universel. Après une longue attente et la traversée de couloirs interminables, l’ambassadeur forcé par les gardes se présente devant l’empereur. Comme les sujets, il doit, en signe de vénération de la personne impériale, s’allonger de tout son long devant elle : c’est la proskynèse. Après quoi, il peut se relever. Le spectacle qui s’offre alors à lui est saisissant : le trône de l’empereur s’élève sous l’effet d’une machinerie, tandis que des automates font s’agiter des lions, des griffons et oiseaux d’or ; l’empereur est revêtu de ses habits de pourpre et de blanc, qu’un ange aurait autrefois apporté à Constantin ; ses chaussures sont de pourpre, décorées d’aigles d’or. Sans doute le visiteur en perd-il la parole mais, de toute façon, il n’a pas le droit de parler à l’empereur, qui ne s’adresse à lui que par un intermédiaire. "

Un ordre hiérarchique très strict (taxis) régit la vie du palais. Ces règles sont décrites dans des traités appelés taktika.

De nombreuses usurpations eurent lieu dans l’Empire. Elles furent l’oeuvre de hauts dignitaires ou de membres de la famille impériale. les empereurs furent parfois assassinés, mais plus souvent aveuglés ou relégués dans un monastère.

La hiérarchie des dignités : en principe données à vie - mais pas héréditaires -, leurs titulaires sont révocables à tout moment par l’empereur. Ces dignités portent les noms d’anciennes magistratures romaines (César, magistros, patrice, consul, prôtospathaire ou " premier porte-épée "). Les plus élevées donnent accès au Sénat, qui a cessé depuis le VIIe siècle d’être une assemblée délibérante pour devenir un ordre social.

Sous les Comnènes, l’empereur distribue les plus hautes dignités et les charges administratives importantes (les bureaux ou sékréta) à des membres de sa famille.

L’administration : Byzance hérite de l’Empire romain la tradition d’une administration de qualité, dont le personnel est nombreux et bien formé. L’administration centrale se divise en bureaux (les sékréta) : le génikon pour les finances, le drôme pour la poste et les affaires étrangères, le stratiôtikon pour l’armée... A la tête de chaque sékréton se trouve un logothète (" donneur d’ordres ") qui a sous sa direction une équipe de chartulaires, notaires, curateurs.

A la tête de la chancellerie impériale, le prôtoasékrétis, chef de l’administration.

L’administration provinciale : fondée sur la séparation entre pouvoirs civils et militaires. Le gouvernement des provinces (les thèmes) est confié à un stratège et à un juge. Cependant, les principaux fonctionnaires de province sont nommés, rémunérés et révoqués par Constantinople.

Il est dans la nature du pouvoir impérial d’intervenir dans la vie de l’Eglise. De ce fait, l’Empire byzantin ignore la lutte entre le pape et l’Empereur que connaît l’Occident aux XIe-XIIe siècles, au nom de la " liberté de l’Eglise.

Voir la suite :  III. Etude de trois grandes zones de contacts

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