La propagande de
Goebbels est une de nos armes de guerre les plus efficaces. "
Adolf Hitler.
Le 11 mars 1933, Adolf Hitler, chancelier du Reich depuis le
30 janvier, crée le Ministère de lInformation populaire et de la Propagande. Trois
jours plus tard, il le confie à Joseph Goebbels, chef de la propagande du Parti nazi
(NSDAP) depuis 1929. La propagande du Parti devient dès lors la propagande officielle du
Reich.
Tout se met en place rapidement. Le 22 septembre 1933, la Reichskulturkammer
(Chambre de la Culture) est mise en place. Goebbels en assure la présidence. Il nomme
directement les présidents des différentes chambres professionnelles. Lune
delles a pour mission de contrôler la presse. Comme les artistes et les
intellectuels, les journalistes et les illustrateurs qui souhaitent travailler nont
dautre choix que dadhérer à la Chambre de la Culture, de part
lordonnance du 1er novembre 1933.
La presse écrite occupe une place essentielle dans la
politique de contrôle des media par le régime nazi. Certes, plus de 300 publications
nazies paraissent au début des années 30, mais les tirages sont loin dêtre
considérables, hormis ceux de quelques titres phares comme le Völkische Beobachter,
lorgane officiel du Parti. On peut sinterroger sur leur impact réel puisque
seule une minorité des électeurs du NSDAP lit ces journaux. Il importe donc pour le
ministre de lInformation et de la Propagande, qui ne manque pas dexpérience
ni de savoir-faire dans le domaine de la presse écrite, de sadresser à un public
beaucoup plus large. Les services de Goebbels prennent donc le contrôle des quotidiens et
des revues qui ne dépendent pas du Parti nazi, comme le Simplicissimus de Munich,
le Lustige Blätter et le Kladderadatsh de Berlin. Le ministre tient
également à offrir à lopinion allemande une apparente diversité - au moins dans
la forme - comme dans les autres domaines de la propagande. Quimporte la méfiance
naturelle des dirigeants nazis, méfiance partagée par Hitler lui-même, envers ce media
" petit-bourgeois " et " libéral " quest la presse écrite ;
quimportent les doutes sur son efficacité y compris dans le domaine de la
propagande, où lon pense que le mot parlé est plus efficient que le mot écrit, et
que limage a plus de poids que le mot. La presse quotidienne et les revues doivent
impérativement être mises au pas.
Le 4 octobre 1933, Goebbels promulgue la Schriftleitergesetz
(loi sur les rédacteurs en chef), privant léditeur de tout contrôle sur
lorientation de la rédaction. Le rédacteur en chef est ramené au rang de
fonctionnaire lié à lEtat, tenu de sinscrire à lAssociation
nationale de la presse allemande. Il ne doit rien écrire qui puisse nuire à la
Nation, formule suffisamment vague pour permettre lenrôlement forcé des
journalistes et lépuration nécessaire.
Le Ministère de lInformation et de la Propagande
organise régulièrement des conférences afin dharmoniser le contenu des articles.
Il adresse quotidiennement aux journaux et aux revues ses presseanweisungen
(consignes à la presse). La rivalité entre les diverses personnalités et services qui
contrôlent la presse quotidienne et les revues ne fait en vérité que renforcer la
censure.
A partir de 1939, le contrôle sur la presse devient plus
draconien encore, car il sagit alors de soutenir le moral dune population en
guerre, dès lors que les armées allemandes connaissent leurs premiers revers et que la
guerre séternise.
La caricature : un art au service
de la propagande.
Les journaux, et notamment le Simplicissimus, journal
satirique par excellence, contiennent de nombreuses caricatures. Le dessin humoristique
est une forme dexpression autorisée par le régime nazi, à condition quelle
serve ses objectifs et quelle ne sorte pas du cadre étroit de ses conceptions
concernant la création et linformation. Incisive et réductrice, la caricature
associe une image simplifiée à un texte court. Elle se prête donc à la conception de
Goebbels dans le domaine de la manipulation des foules : des images simples et fortes,
compréhensibles par le plus grand nombre et entraînant une émotion plutôt quune
réflexion du public. Le dessin humoristique, associant une image simplifiée à un texte
court, répond à cette exigence.
Le régime nazi décide de maintenir une pluralité de
titres dans le domaine de la presse quotidienne et des revues pour répondre à deux
exigences : offrir un choix au lecteur, afin de ne pas le lasser - cest lidée
force de Joseph Goebbels - et convaincre, dautre part, quil subsiste dans le
Reich une liberté dexpression et une libre circulation de linformation. La
présence de caricatures dans des journaux à vocation satirique participe à cette
entreprise de diversion. En effet, le domaine de la création humoristique, par la
liberté de ton et desprit quil présuppose, est certainement le plus
difficile à mettre au pas par un régime totalitaire. Le tour de force consiste à
lintégrer pleinement au vaste plan dencadrement des esprits, à côté des
autres vecteurs de la propagande, tout en continuant à provoquer lamusement du
lecteur.
Mais ce rire doit être provoqué par des sujets bien
définis et très limités. A la même époque, les caricaturistes américains et anglais
nhésitent pas à faire rire de sujets graves - la mort, les destructions
matérielles, et même la déportation - afin de les dédramatiser, car en temps de
guerre, la population souffre, et le rire devient une soupape de sûreté. En revanche, à
aucun moment, le dessin humoristique allemand ne samuse du régime, de la population
allemande, ou des soldats de la Wermacht, alors que les dirigeants et les soldats alliés
sont largement mis en scène par la caricature anglo-saxonne. Le totalitarisme nazi ne
souffre ni lironie, ni lauto-dérision. Les lecteurs allemands peuvent rire,
mais aux dépens de lennemi exclusivement.
De plus, la représentation de lennemi par les dessins
humoristiques répond à des critères bien précis. La caricature tient une place à part
dans un journal ou un magazine : on la remarque du premier coup doeil, avant
dentreprendre la lecture des articles. Bien souvent, cest le seul élément du
journal qui tombe sous les yeux des enfants, des adolescents et de la femme au foyer. Elle
doit donc être compréhensible et lisible par tous, cest la condition de son
efficacité. De ce fait, les pays ennemis sont symbolisés de façon à être
immédiatement identifiés et ce, le plus souvent, par le biais de leurs dirigeants :
Daladier, Chamberlain et Churchill, puis Staline et Roosevelt sont mis en scène dans une
bonne moitié des caricatures de notre échantillon. La représentation ne doit pas
laisser place au doute : Churchill est muni de son parapluie et de son cigare sur lesquels
son nom ou ses initiales (WC) sont fréquemment inscrits afin de pallier la déformation
de la caricature. Staline, enfin, est aisément identifiable grâce à la moustache, à la
vareuse, aux grosses bottes cloutées et parfois au célèbre knout. Roosevelt apparaît
rarement sans sa canne - ici, le signe distinctif est également un sujet de moquerie.
Lorsque le chef détat napparaît pas, le pays est symbolisé par un élément
caractéristique : lAngleterre est représentée par le lion sur lequel figure
l" Union Jack ", le soldat anglais, reconnaissable à la forme
particulière de son casque, le personnage-symbole de " John Bull ", ou par le
roi - la couronne et le trône sont dessinés... LURSS est représentée par le
soldat bolchevique - létoile rouge et luniforme sont là pour faciliter la
reconnaissance. LAmérique, cest le cow-boy ou l" Oncle Sam ".
Une ébauche de décor permet didentifier les champs de bataille : falaises de
lAngleterre, neiges de Sibérie, palmiers du Pacifique ou ruines antiques de
lItalie.
Les modes de représentation ne sont donc guère originaux.
Ils véhiculent des images classiques et très réductrice des puissances ennemies. Le
capitalisme international, thème récurrent dans les caricatures, est symbolisé comme
partout ailleurs par un gros bourgeois en habits, coiffé dun haut de forme, marqué
du symbole du dollar ($) ou de la livre (£). Ces images sont le plus souvent négatives.
Dans la période de guerre, la propagande se donne pour tâche daccentuer ces traits
afin de mieux dénoncer lennemi. On peut relever une différence importante avec la
propagande artistique : la caricature est le seul domaine à échapper à
lobligation dune représentation figurative, seul mode de représentation
autorisé par le régime, le réalisme national-socialiste, en quelque sorte.
Lobjectif des caricatures nest pas denjoliver ou dexalter tel ou
tel aspect du régime ou du peuple, mais de dénoncer lennemi. Lartiste peut
donc sortir du credo figuratif et faire " laid ", puisquil sagit de
dénoncer ce qui est laid aux yeux de la doctrine officielle. Ici, la forme rejoint le
fond.
Derrière le personnage, qui est le plus souvent la cible
directe du dessin, il existe un arrière-plan idéologique. Un dessin représentant
Churchill provoque dinstinct une aversion de par les a priori inculquées au
lecteur grâce aux autres moyens de la propagande, mais également grâce aux éléments
complémentaires introduits dans le dessin, ou encore grâce au texte. Cet arrière-plan
est le plus souvent simple, il dépasse rarement le premier degré. Mais il fait
directement appel à des valeurs familières au lecteur.
Valeurs et contre-valeurs : un art
de la dénonciation.
Les études récentes sur lart nazi ont montré que
les oeuvres officielles du régime reposent sur un système de valeurs, historiques,
sociales et morales, qui reviennent constamment dans la propagande. La caricature
fonctionne également selon cet ensemble, même si ces valeurs ne constituent pas les
thèmes principaux des dessins, mais des arrière-plans ou de simples indices.
Lennemi est représenté dans un contexte qui éveille la répulsion, parce
quil est en contradiction avec limage idéalisée que la propagande et
léducation ont présenté au peuple allemand. Les symboles et les éléments
véhiculés par le dessin sont constamment à lopposé de lesthétique et de
la morale développées par la propagande nazie.
Limage que sefforce de donner la propagande, à
travers le cinéma, lart, les affiches, est celle de la communauté raciale
germanique. Cette communauté sincarne tout dabord dans un chef - ainsi, le
fameux slogan : " Hitler, cest lAllemagne " -, quon retrouve
également dans limage idéalisée du chef de famille. Le Führer est à la
tête dun peuple, uni par le sang, enraciné dans un sol et
dépositaire dun passé glorieux. Cest pourquoi le régime se livre à une
glorification systématique de lAllemagne bucolique, du paysan traditionnel et
fruste. Le retour à létat de nature, la terre, la forêt sont des thèmes
récurrents dans le fantasme nazi et limagerie de carte postale imposée par le
régime. La paysannerie est présentée comme lélément sain de la société,
enraciné dans la terre, loin du capitalisme, à labri de la ville corruptrice et
cosmopolite. Lhostilité idéologique des dirigeants et des intellectuels nazis à
lencontre de la société industrielle et urbaine est bien connue. Sur le plan des
moeurs, lAllemagne hitlérienne tient à donner une certaine image de la famille :
celle dune cellule homogène soudée par lautorité du père - archétype
viril - renforcée par la présence de la femme - archétype de pureté - et des enfants.
Dans loptique de Hitler, le rôle de la femme se réduit à la maternité, au
service de lhomme, à la tenue de son foyer et à sa progéniture. De nombreux
peintres du régime ont idéalisé la femme allemande, mère de famille, paysanne,
représentée dans son foyer ou aux champs, entourée par ses enfants.
A la communauté raciale germanique, fondée sur la famille,
la caricature oppose limage du bourgeois anglais ou américain, individualiste et
démocratique, régnant sur un cloaque industriel et urbain. La caricature prend pour
cible une société fondée sur largent tout puissant, sur la grande ville, celle-ci
sert fréquemment darrière-plan au dessin, les moeurs dépravées, le luxe, etc.
Cest une société déchirée par lopposition de classes, dominée par la
ploutocratie. A limage de lordre et de la solidarité, les dessinateurs
opposent celles de lanarchie, de légoïsme, du chacun pour soi, de
lindividualisme. Le capitalisme est au centre de nombreuses caricatures. Il est
dénoncé avec violence. Largent est un thème qui revient constamment dans les
caricatures : représenté sous la forme du dollar ou de la livre, il est lié à la
ploutocratie américaine ou anglaise, et parfois aux juifs. Il fait également référence
aux fournitures de guerre ou à la mort des soldats, dont il est rendu responsable.
Lorsquil est représenté, ce qui est assez rare, le
prolétaire est désoeuvré, abandonné par ses supérieurs ou raillé par le grand
bourgeois ou laristocrate. La propagande nazie, par lintermédiaire du Front
du Travail ou de la KdF, attribue à louvrier allemand une place revalorisée dans
la société. La caricature dénonce au contraire chez lennemi la division de
classes, le mépris pour louvrier - ou le soldat de base. Au passage, les
dessinateurs noublient pas le grand modèle concurrent, le communisme soviétique,
qui prétend abolir les classes sociales. Celui-ci est dénoncé avec une égale violence.
Ainsi, des écoliers anglais costumés et cravatés, sont contraints de saluer la "
jeunesse soviétique " représentée par une horde de souillons. Ailleurs, des
soldats soviétiques se moquent des notions dégalité et de fraternité devant le
charnier de Katyn. Lours de la police politique de Staline (la GPU), qui massacre
les soviétiques prouve que les ennemis, capitalistes ou communistes, sont bien à
lopposé de la communauté allemande.
Chez lennemi, pas de chef, ou alors des dirigeants
divisés, qui se déchirent, sont ridiculisés, trompent leur peuple ou lécrasent
et le sacrifient. Les caractéristiques attribuées au Führer par les artistes officiels
du régime - regard volontaire, buste vigoureux, expression ferme... - sont inversées
lorsque la caricature sattaque aux chefs détat ennemis. Churchill devient
bedonnant et haineux, Roosevelt, vieillard handicapé et hystérique. Staline, fait
lobjet des charges les plus nombreuses. Sanguinaire et malfaisant, conduisant un
tracteur au milieu du champs de ses victimes - " Ses propres peuples ", précise
la légende du dessin afin dinsister sur labsence dunité du peuple
soviétique -, tournant le pressoir qui broie sa population au profit de lindustrie
de guerre, cest le spécialiste du coup de pistolet dans la nuque...
Les personnages secondaires, soldats ou simples civils, sont
représentés à lopposé du héros hitlérien : militaires désarmés, ridicules,
aux traits et au physique risibles - alors quon sait limportance donnée au
corps et aux visages par lart nazi, pour glorifier ses propres héros -, ils
ninspirent pas la sympathie, tout au plus la pitié, parfois...
Le sort fait aux femmes est révélateur. La femme est très
rarement mise en scène, mais lorsquelle apparaît, elle doit inspirer
laversion, cest une prostituée américaine ou bien une vieille femme anglaise
- lantithèse de laryenne féconde et pleine de vie, quoi quil en soit
-, aux moeurs douteuses, à la solde de la ploutocratie et du Juif. Elle na pas
denfant, pas de compagnon. Un dessin du Kladderadatsch, dailleurs
inspiré dun puzzle, représente une jeune anglaise qui se regarde dans son miroir.
Sur sa poitrine, le mot Times est inscrit. Le miroir renvoie limage
dune juive et le reflet du mot donne : Semit. La thématique antisémite
habituelle est bien là, le peuple hôte est parasité par le juif. Mais cette charge
évidente dissimule un autre discours. La femme est seule, son attitude est impudique.
Elle a lair dune prostituée. Elle porte un casque, attribut de la virilité,
et donc contradictoire avec lidée de féminité. Linscription Times,
fait allusion à lAngleterre capitaliste et urbaine, et renvoie la femme ennemie à
lopposé de limage de la paysanne allemande.
Les deux piliers soutenant la Communauté allemande sont le
sang (cest à dire la race) et un passé à la fois mythique et glorieux.
Lennemi, lui, ne respecte pas son propre passé. Jeanne dArc, Napoléon, le
combattant de la dernière guerre et les monarques dhier (Edouard VII), figures
emblématiques des nations viennent rappeler avec amertume la trahison des dirigeants
actuels. Lorsque lon sait quels efforts ont été entrepris par le régime nazi pour
glorifier les grands hommes allemands et reconstruire un passé mythique à
lAllemagne, on comprend à quel point lennemi apparaît haïssable.
Le racisme nest pas absent des dessins humoristiques,
même si cette " corde sensible " nest pas aussi fréquemment tendue que
par la presse dépendant du Parti nazi. Les caricatures des revues étudiées sont
relativement discrètes sur le sujet : à peine une dizaine de caricatures comportent un
élément raciste ou antisémite. Encore, la plupart dentre elles ne font pas du
juif lélément principal du dessin. Là, une étoile de David est cousue sur la
manche du Président Roosevelt, ou sur celle dun aide de camp de Staline. Une seule
caricature est ouvertement antisémite, celle de langlaise devant son miroir. Le
racisme se traduit surtout par quelques caricatures qui mettent en scène des noirs
américains, présentés comme des repris de justice sortant de Sing Sing. Une
caricature de Bruns, tirée du Lustige Blätter, est particulièrement
intéressante : elle met en scène deux pilotes de bombardier noirs américains, et un
soldat soviétique. Ce dernier déclare aux deux pilotes noirs américains : " Nous,
les Soviétiques, avons pour la culture la même passion que vous, Noirs. Vous aussi,
lanéantissez partout où elle se trouve ". Limage du soviétique, pour
le caricaturiste allemand, renvoie à celle de son chef : un barbare " mal éduqué
", une bête ignoble qui méprise la culture et trahit ses alliés : quil se
mouche dans les jupes de la vieille Albion, quil apparaisse sous la forme dune
araignée, dun caméléon ou dune bête hideuse, croisement du loup et de
lours, le personnage est diabolisé à lextrême. Les deux Noirs américains
représentés dans ce dessin sont affublés duniformes de pilotes de bombardier ! Il
est intéressant de constater comment le dessinateur joue sur plusieurs cordes sensibles
dans un même dessin - le racisme, lanticommunisme, la peur des bombardements- pour
faire passer son message.
Ces contre-valeurs, dénoncées par les dessinateurs, sont
ponctuellement associés à dautres images, toutes chargées dun contenu
négatif. Le mauvais traitement des populations indigènes en Afrique du Nord est
dénoncé. Le dessinateur Mrawek, du Lustige Blätter, tente de faire croire que
les Anglais mettent en place des camps de concentration... Limage de la mort vient
provoquer la répulsion du lecteur. Celle-ci, sublimée, " esthétisée " dans
la mystique nazie, apparaît sous ses aspects les plus hideux lorsquelle est
associée à lennemi. La noblesse du sacrifice volontaire est une valeur refusée à
lennemi ; le soldat allié est sacrifié par ses chefs.
A limage dune Allemagne forte, pacifique et
unie, propagée par la propagande artistique, la caricature oppose en contrepoint la
vision des nations ennemies dépourvues des valeurs essentielles, stériles sur le plan
humain - il nexiste aucune trace de rapport familial entre les personnages que la
caricature allemande prend pour cible -, perverties dans leurs moeurs et déchirées
socialement.
Enfin, à lévénement, la caricature réagit par la
dissimulation et le mensonge.
La réponse à lévénement :
la caricature comme art de la désinformation.
Les caricatures des deux premières années de guerre sont
dirigées contre lAngleterre. Elles montrent la fin de la suprématie anglaise sur
les mers et lefficacité impitoyable des sous-marins allemands. Le lion anglais est
malmené de toutes parts, le soldat anglais, perdu en Afrique ou accroché à un radeau de
fortune, nest quun pauvre bougre, trompé par ses supérieurs, désarmé,
désemparé. Chamberlain est souvent raillé, Churchill également. Le ton est moqueur,
mais lhumour est prédominant et lensemble reste léger, proche dune
bande dessinée amusante contant les mésaventures de la vieille Albion...
Mais à partir de la fin de 1941, la situation militaire se
dégrade. Les projets de débarquement en Angleterre doivent être
abandonnés. La guerre devient mondiale et totale. Hitler déclenche lopération
Barbarossa contre lURSS au printemps. Les Etats-Unis déclarent la guerre à
lAllemagne en décembre. La Wermacht, jusque là invincible, connaît ses premiers
revers dès 1942. Les bombardements et les pertes lourdes sur tous les fronts entraînent
langoisse et le mécontentement dune population qui connaît ses premières
souffrances. A présent, le régime nazi ne peut plus promettre aux Allemands une victoire
certaine et rapide.
Goebbels et ses services imposent donc une inflexion à la
propagande. Il sagit à présent de transformer la colère de la population en haine
contre lennemi, dinsuffler aux Allemands lesprit de résistance, voire
de les terroriser. Les dessinateurs reçoivent les mêmes consignes que les autres acteurs
de la propagande. Le ton change. Ils sattachent en premier lieu à dénoncer la
barbarie du communisme soviétique.
Les caricatures presque bon enfant raillant
lAngleterre vaincue de 1940-41 font place à la dénonciation hargneuse dun
ennemi sanguinaire, américain et soviétique. La mort fait son apparition, conduisant un
char américain ou sous les traits de telle ou telle personnalité. Le dessin devient
tragique : il fait de plus en plus appel à des sentiments de peur ou de répulsion.
Labsence de victimes demeure cependant une constante ; pas de soldats morts, ni de
destructions. Les autorités simposent la prudence, face à une opinion publique
angoissée à lidée de la perte dun être proche.
Lattaque est virulent contre le camp adverse. La
division, la discorde et les coups bas entre les Alliés inspirent de nombreuses
caricatures. Les dessinateurs utilisent toutes les ficelles - limage du tandem, ou
bien celle du gâteau - pour montrer la domination dun des Alliés sur les autres,
lURSS le plus souvent. Staline traîne Roosevelt et Churchill par les bretelles, les
fait avancer au " knout ", les menace de ses revolvers. Cest un chat qui
guette les souris anglaises et américaines. Mais ailleurs, cest lui qui fait
avancer la bicyclette sur lequel sont installés les deux autres, et cest aussi un
mendiant qui attend laide anglaise et américaine, désespérant de louverture
dun deuxième front. LURSS est dans la ligne de mire des dessinateurs. Son
chef, est très fréquemment représenté. Il apparaît dans 33 caricatures de
léchantillon.
Le plus difficile est de faire croire que la défaite de
lennemi nest quune question de temps. Le soldat allié est souvent
représenté désarmé et vaincu : prisonniers anglais en Afrique, soldats anglais
sentraînant " quelque part en Angleterre " dans la plus complète
anarchie. Lorsquils sont armés, cest pour menacer les populations indigènes,
ou forcer les pays neutres, symbolisés par des enfants, à entrer dans la guerre en 1939.
Les défaites traumatisent la population allemande. Il est impossible de les dissimuler,
et comme elles sont contradictoires avec limage inoffensive donnée de
lennemi, il ne reste plus quà utiliser la terreur. Elle sincarne dans
le soldat soviétique : cest une brute épaisse, inculte, égorgeur - son arme
favorite est le couteau -, violeur et bourreau, foulant aux pieds la culture et les
valeurs des peuples. Cest également logre qui sapprête à dévorer les
petits pays dEurope centrale.
Si la population allemande ne croit plus à
linvincibilité de son armée, quelle soit au moins prête à tout pour ne pas
tomber aux mains de cet ennemi-là...
Comme les autres domaines de la propagande, la caricature
est un " art de la déformation " voire de la désinformation. A aucun moment,
elle nest un espace de liberté. Elle répond aux exigences de ceux qui la
supervisent.
Lart officiel a pour mission, à travers le cinéma,
les livres, la peinture, la sculpture, larchitecture, doffrir une image
embellie du troisième Reich, à lintérieur et aux yeux du monde. Les
manifestations de masse organisées par le régime nazi doivent exercer une fascination.
La caricature, pour sa part, a pour mission de donner aux lecteurs allemands une image
déformée et extrêmement négative de létranger afin de provoquer la répulsion.
En cela, la caricature constitue une autre
facette du système de propagande nazi. |