ETUDE DE DOCUMENTS D’HISTOIRE

aimard.thierry@wanadoo.fr

Sujet: La Méditerranée au XIIe s.

Problématique: quelles sont les conséquences des contacts qui ont lieu, en Espagne et au Proche-Orient, entre civilisations chrétienne et musulmane?

Doc. 1 Le royaume de Jérusalem vu par Ibn Jubayr.

Nous étions encore à Damas - que Dieu la garde! - sur le point de partir pour 'Akka (Acre)- que Dieu fasse qu'elle soit reconquise! - pour nous embarquer avec des marchands chrétiens sur un navire équipé pour le voyage d'automne. (...)

Nous quittâmes Damas dans la soirée du jeudi 5 jumâdâ II (13 septembre 1184), avec une grande caravane de commerçants musulmans qui transportaient leurs marchandises à 'Akka. Chose singulière à dire, dans ce monde, les caravanes musulmanes se rendent en pays franc et les captifs francs sont ramenés en pays musulman ! En effet nous fûmes témoins, lorsque nous partîmes, d'un fait extraordinaire. (...) Il (Saladin) surprit la ville de Naplouse, l'attaqua avec ses troupes, s'en empara, fit captifs tous ses habitants et prit ses villages non fortifiés et ceux qui étaient entourés d'une muraille. Les musulmans firent un grand nombre de captifs: Francs et juifs dits Samaritains. [...] Ce fut une razzia1 telle qu'on n'en avait jamais entendu dans le pays. Nous partîmes pour le pays franc, alors, que les premiers musulmans revenaient avec leur butin, chacun rapportant ce qu'il avait pris et ce dont il s'était emparé.(...)

Nous partîmes, au petit matin du samedi, pour gagner la ville de Bânyâs.(...) Que Dieu très haut la protège !

Cette cité est une ville frontière du pays musulman. Elle est petite, possède une citadelle, une rivière qui entoure le pied du rempart et pénètre par une porte de la ville, et un canal de dérivation qui actionne des moulins. Cette ville était aux maîns des Francs, mais feu Nûr ad-dîn la restitua aux musulmans. Elle cultive de grandes terres de labour dans une plaine qui l'environne et qui est dominée par une forteresse aux mains des Francs dite Hûnîn, à trois parasanges2de la ville. L'exploitation de cette plaine est partagée entre les Rûm3 et les musulmans suivant un règlement dit de partage car les deux parties se partagent les récoltes à égalité. Leurs troupeaux sont mêlés sans qu'aucun préjudice en résulte.

Nous quittâmes cette ville, dans l'après-midi du samedî, pour gagner le village de Masya, près de Hûnîn, forteresse franque où nous passâmes la nuit. Puis nous reprîmes la route dimanche, à l'aube. [...]

Lundi, nous logeâmes dans un village dépendant de 'Akka et situé à une parasange2dont I'intendant est un musulman nommé par les Francs pour administrer les colons musulmans qui y travaillent. Il invita tous les membres de la caravane à un grand repas, offert aux petits et aux grands, dans une salle très vaste de son habitation. Toutes sortes de plats furent servis et l'accueil fut chaleureux pour tous. Nous fûmes parmi les hôtes de cet homme et nous passâmes la nuit là.

Mardi 10 de ce mois (18 septembre), nous arrivâmes le matin à 'Akka

Que Dieu la détruise et la restitue aux musulmans!

C'est la capitale des Francs en Syrie, l'escale des bateaux aussi grands que des montagnes, le port que fréquentent tous les navires, comparable par son importance à celui de Constantinople, le rendez-vous des vaisseaux et des caravanes, le lieu de rencontre des marchands musulmans et chrétiens venus de tous les horizons. [...] Ses mosquées ont été transformées en églises et leurs minarets en clochers. Mais Dieu a conservé pur un endroit de la grande mosquée où les étrangers se réunissent pour célébrer la prière rituelle.

A l'est de la ville, on voit la source dite 'Ayn al-Baqar (la source aux Vaches). C'est de là que Dieu a fait sortir les vaches pour Adam - que Dieu le bénisse et le sauve! On descend à cette source par un escalier doux. A proximité, se dresse un oratoire4 dont le mihrâb5 est resté intact. Les Francs ont bâti, à l'est, un autel pour eux. Ainsi les musulmans et les infidèles se réunissent dans cet oratoire et se tournent chacun dans une direction différente pour prier. Ce sanctuaire est aux mains des chrétiens, vénéré et respecté. Que Dieu y conserve le lieu de prière des musulmans!

Ibn Jubayr, Relation de voyages in Voyageurs arabes, traduits et annotés par P. CHARLES-DOMINIQUE Bibliothèque de la Pléiade, C) Editions Gallimard 1995

1 razzia: attaque pour enlever du butin.

2 parasange: distance parcourue en une heure de marche au pas d'un cheval, soit environ 5 à 6 kilomètres.

3 rûm: un chrétien pour des musulmans.

4 oratoire: petite chapelle destinée à la prière.

5 mihrâb: niche, dans le mur de la mosquée, orientée vers La Mecque.

Doc. 2 Voyage d’Ibn Jubayr en 1184-1185.
 

Ibn Jubayr naquit en Andalousie en 1145 dans une famille de notables arabes. Il reçut une éducation soignée, scientifique et littéraire, et fut nommé secrétaire du gouverneur de Grenade. Le 3 férrier 1184, il part faire le pélerinage de La Mecque. Le 25 avril 1185, Ibn Jubayr était de retour avec le journal de voyage qu’il avait rédigé

Doc. 3 Le royaume de Jérusalem Repères chronologiques

Doc. 4 L’Espagne musulmane.
 

LEGENDE:

Limites entre les royaumes chrétiens (au nord) et les royaumes musulmans (au sud)

-- -- -- -- -- en 1045

___ ___ en 1102

cultures irriguées introduites par les Arabes (riz, arbres fruitiers, orangers, abricotiers,...)

Doc.5 Un Anglais à Tolède.

"La passion de l'étude m'avait chassé d'Angleterre. Je restai quelque temps à Paris. Je n'y vis que des sauvages installés avec une grave autorité dans leurs sièges scolaires, avec devant eux deux ou trois escabeaux chargés d'énormes ouvrages (... ). Dès qu'ils essayaient d'ouvrir la bouche, je n'entendais que balbutiements d'enfants. Comme de nos jours c'est à Tolède que l'enseignement des Arabes est dispensé aux foules, je me hâtai de m'y rendre pour y écouter les leçons des plus savants philosophes du monde. Invité à rentrer d'Espagne, je suis revenu en Angleterre avec une précieuse quantité de livres. (... ) On me dit qu'en ces régions Aristote et Platon étaient voués au plus profond oubli. "

Le Voyage de Daniel de Morley, 12' siècle, cité in J. Le Goff, Les Intellectuels au Moyen Âge, Éd du Seuil, 1957.

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1°) Vous présenterez les documents en les regroupant en fonction de leur nature ou de la problématique.

2°) Dans le tableau à completer, vous sélectionnerez et classerez par thèmes les informations.

3°) Dans une synthèse d’une page (300 mots) en reprenant les thèmes dégagés dans le tableau, vous répondrez à la problématique.



CORRECTION DU COMMENTAIRE DE DOCUMENTS: La Méditérranée au XIIè s.
 
 

1°) Présentation des documents

Les trois premiers documents se rapportent au voyage d’Ibn Jubayr, musulman originaire d’Al Andalus, et aux Etats latins d’Orient:

- la carte doc. 2 nous montre les différentes étapes du voyage en Méditérranée d’Ibn Jubayr entre février 1184 et avril 1185;

- le texte doc.1 daté de septembre 1184, extrait de son journal de voyage, se situe au retour de son pélerinage à la Mecque;

- la carte doc. 3 nous permet de constater que lors de son passage au Proche-Orient, le royaume de Jérusalem qui est aux mains des Francs, depuis la seconde croisade, connait sa plus grande extension.

Les deux derniers documents concernent l’Espagne:

- la carte doc. 4 montre l’évolution de l’occupation musulmane entre le XIè et le XIIè siècle à l’époque de la Reconquista;

- le texte doc. 5 évoque le voyage de Daniel de Morley qui est allé étudier " l’enseignement des Arabes " à Tolède au XIIè siècle.

2°) Tableau: conséquences des contacts entre 2 civilisations dans la Méditerranée du XIIè s.
 

  Conséquences religieuses et culturelles Doc Conséquences militaires Doc Conséquences économiques Doc.
Tolède et Al Andalus Aristote et Platon sont redécouverts grâce aux Arabes, ce savoir est transmis en Europe du Nord 5 Reconquista 4 Cultures irriguées et arbres frutiers introduits par les Arabes 4
  Relation entre Ponant et Levant 2        
Etats latins d’Orient Mosquée transformées en églises:

il n’y a pas destruction;

pratique du simultaneum: chacun semble respecter les croyances et pratiques religieuses de l’autre

1

l. 28
 
 

l. 32

3 croisades entre 1099 et 1193;

razzias musulmanes en territoire franc (les musulmans pratiquent l’esclavage)

3

l. 7

Les caravanes musulmanes transportent des marchandises en terre chrétienne (à Acre);

Exploitation en commun de terres agricoles (chrétiens et musulmans)

1

3°) Synthèse.

Au XIIe s., la confrontation entre cultures chrétienne et musulmane a lieu aussi bien à l’ouest qu’à l’est du bassin méditerranéen. Ibn Jubayr, se rendant à La Mecque en 1184, en est le témoin privilégié lors de son voyage entre Ponant et Levant (doc.2).

Le contact entre civilisations s’est souvent réalisée en bonne intelligence, même si dans le royaume de Jérusalem des " mosquées ont été transformées en églises et leurs minarets en clochers ", la pratique du simultaneum (doc.1 ligne 28) prouve bien que les deux communautés ont su vivre ensemble. Bien mieux, à Cordoue, l’influence de la civilisation musulmane était telle que les hommes accouraient du " monde entier " pour comme le dit l’Anglais Daniel Morley " y écouter les leçons des plus savants philosophes " (doc.5). Ce que ce document ne nous dit pas c’est le rôle qu’ont pu avoir les Juifs polyglottes installés à Cordoue dans la transmission de ce savoir. D’Al Andalus, le savoir assimilé par les Arabes se répandit jusqu’au nord de l’Europe.

On ne peut oublier cependant que cette confrontation est aussi source de conflits, d’un côté la Reconquista chrétienne de l’Espagne musulmane (doc.4) ou les croisades en Terre Sainte (doc3.), de l’autre les razzias musulmanes à la recherche de butin et d’esclaves en terre chrétienne (doc.1) ont fait couler beaucoup de sang et ont pu éloigner les deux civilisations.

Mais l’enrichissement né de cette confrontation semble plus fructueux que destructeur comme le montre l’essor économique d’Al Andalus où les musulmans introduisent l’irrigation et de nouvelles cultures (doc.4). Quand Ibn Jubayr dans ses relations de voyage (doc.1) nous dit que " les caravanes musulmanes se rendent en pays franc ", on ne peut s ’empêcher de penser à l’opulente Venise, intermédiaire privilégiée entre Orient et Occident qui devient grâce à ce commerce la première puissance maritime au XIIe siècle.

290 mots


Thierry AIMARD
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